Liberté, Egalité, Fraternité dans la société française d'aujourd'hui
ASSEMBLEE NATIONALE
Conférence du 28 juin 2010 :
Les démocrates chrétiens face aux défis du XXIème siècle
Thème :
Liberté, égalité, fraternité dans la société française d’aujourd’hui
Par Alain JOUBERT, Premier adjoint au Maire de Deuil-la-Barre
Mon regard sur le thème de l’impact de la devise républicaine dans la société française d’aujourd’hui est celui d’un élu local exerçant son mandat dans une ville moyenne de 22 000 habitants à 10 kilomètres de Paris, la ville de
DEUIL-LA-BARRE, qui peut apparaître représentative de la complexité et de la diversité de la population francilienne et, d’une certaine manière, de la population française.
Ma conviction est que les trois principes de notre devise républicaine ont perdu une partie de leur signification dans la population, dans la mesure où notre société sécularisée se caractérise aujourd’hui par un changement de rapport entre l’individuel et le collectif. D’où l’urgence pour nos concitoyens de se réapproprier leur devise en réinventant une identité collective.
1. Quelques réflexions d’abord sur l’évolution des trois termes de la devise républicaine chez nos concitoyens.
a) S’agissant de la liberté, entendue comme le pouvoir de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui, on est allé en quelque sorte, quasiment, au bout de l’idéal de la Révolution. Notre société rejette l’interdit par principe car elle reconnaît de moins en moins de normes qui aient l’autorité suffisante pour le justifier. La liberté d’agir prédomine sous ses principales formes.
- La liberté des modes de vie en est un exemple, si tant est que celle-ci soit réellement l’expression d’un choix : la cellule familiale classique qui a été pendant longtemps fondatrice de notre mode de vie sociale est depuis trente ans devenue un concept concurrencé et désormais minoritaire avec les familles pacsées, monoparentales, recomposées, et bientôt peut-être homosexuelles. A tel point que c’est la personne beaucoup plus que la famille ou d’autres corps intermédiaires qui s’est érigée en noyau central de la vie en société.
- Cette autonomie accrue entraîne , avec la mondialisation et les nouvelles technologies, des effets majeurs sur une autre forme de liberté : la liberté de penser, et de s’exprimer. Celle-ci est en voie de devenir un absolu, grâce en outre aux perspectives considérables offertes par l’invasion d’Internet et des réseaux sociaux. Il n’est guère de concitoyen qui n’ait aujourd’hui le désir voire le projet d’exprimer sa pensée, de la faire valoir, en forçant souvent le trait pour marquer sa différence par rapport à tout ce qui peut apparaître convenu.
La récente affaire ANELKA , pour déplorable qu’elle soit, n’est-elle pas, à cet égard, d’une grande hypocrisie dans la mesure où les propos tenus par cette icône du football reflètent beaucoup plus qu’on ne le souhaiterait la réalité des échanges verbaux et du rapport à l’autorité dans nos actuelles relations sociales ?
La seule antidote sérieuse de la liberté est d’ailleurs ce que la société estime être son droit à la sécurité.
- De manière plus générale enfin, le concept de « droit à », prend le pas sur la notion de « droit de ». « Le droit à » est devenu la devise fondamentale de la vie sociale au quotidien dans nos villes du XXIème siècle. Le droit à l’enfant ne donne t-il pas par exemple l’impression de primer sur les droits des enfants ? Les droits sont globalement séparés des devoirs, les libertés sont également séparées des responsabilités.
La liberté a toujours été relativement encadrée par des normes. Ces normes sont aujourd’hui de plus en plus allégées ,ou transgressées. En effet, la liberté est dans nos sociétés une valeur en soi. J’ai le droit à faire ce que j’ai envie de faire parce que c’est ma liberté. C’est le triomphe de la liberté sur l’autorité ou sur la responsabilité .
Certes, il existe des contre-exemples et notre société n’est pas devenue une anarchie. Elle reste en effet attachée à la sécurité et accepte de ce fait un ordre, une limite, de mauvais gré parfois, pour les autres le plus souvent. Je donnerai trois exemples récents. Le résultat assez discipliné avec lequel la loi anti-tabac ,ou la lutte contre les accidents de la route ont été appliquées ; la manière dont notre population s’est fait vacciner contre une grippe un peu imaginaire ; l’acceptation des contraintes inhérentes à la lutte contre le terrorisme, surtout après les attentats. Ces exemples montrent que notre société est capable de discipline quand elle en comprend le sens . Il s’agit aussi de témoignages de la montée en puissance de la sécurité sous un angle nouveau, celui de la protection absolue de l’intégrité de la personne humaine, et d’un concept assez creux : le droit à la santé.
D’où les critiques d’ailleurs, généralisées sur l’échiquier politique, contre les lois « liberticides » qu’imposerait le gouvernement , et les critiques régulières contre l’instauration d’un Etat policier qu’on ne voit pas poindre dans nos Etats démocrates.
Pourtant, globalement, c’est le vent du libéralisme qui l’emporte , négligeant la belle expression de LACORDAIRE selon qui « pour les faibles c’est parfois la liberté qui opprime et la loi qui protège ». Mais désormais, la norme, à partir du moment où elle crée une contrainte est de plus en plus rejetée. Le droit, c’est le droit à aller jusqu’au bout de ses choix, de son mode de vie ; c’est le droit à la diversité, à la différence, à l’autonomie, et presque à l’autodestruction, avec un espace d’interdit le plus réduit possible.
b) Le second volet de la devise républicaine concerne l’égalité. Cela signifie l’égalité devant la loi d’abord, sans distinction de naissance ; mais aussi une certaine équité dans la distribution des revenus, pour des motifs d’efficacité économique et sociale.
A ce sujet, on constate des évolutions qui, là encore, vont en sens divergent.
- La première est un approfondissement depuis trente ans des inégalités visibles. Celles du patrimoine,ou du revenu, celles du logement. Celles du savoir, de la culture, celles de la capacité d’expression. Les fossés se creusent visiblement en raison notamment de l’affaiblissement des cellules de base de la société comme la cellule familiale ou l’école, qui étaient des remparts contre l’exclusion et apportaient une efficace forme de solidarité, en raison de l’accélération des mutations économiques qui condamnent beaucoup de formes d’emploi, et en raison de la globalisation de l’économie qui limite l’efficacité des protections nationales. Cette évolution disparate des revenus est plus ou moins acceptée. Elle ne posait pas de problème majeur il y a cinq ans. Aujourd’hui, en période de crise, et donc de montée du populisme, c’est beaucoup moins le cas.
Seconde évolution en apparence contradictoire, l’égalité formelle des situations est aujourd’hui davantage recherchée. Les privilèges, au sens où on l’entendait sous l’Ancien Régime, mais encore il y a quelque temps sous notre cinquième république, celle de castes comme par exemple la haute fonction publique, sont de moins en moins tolérés. Il n’est que de voir l’évolution des débats sur les privilèges de la République. Ce qui apparaissait selon le cas une part du génie français ou à tout le moins un travers inévitable, est maintenant unanimement condamné au point d’ailleurs d’entraîner une instabilité des situations les plus installées. C’est l’égalité de droits et de devoirs qui l’emporte face à une inégalité de fait qui se creuse.
En troisième lieu, la lutte contre les discriminations est devenue un absolu en soi. Il en est ainsi des discriminations de race, de religion, d’orientation sexuelle…. La HALDE (haute autorité de lutte contre les discriminations) est devenue une des institutions fondamentales de la République. Cette évolution est en elle-même positive : chacun a une dignité égale et doit être traité de manière équitable. Mais il y a un danger : c’est de mettre trop en exergue ces différences, qui peuvent n’être que partielles, pour les ériger en valeurs fondatrices qu’elles ne peuvent pas constituer.
c) En troisième lieu, la fraternité m’apparaît aujourd’hui se diluer dans des solidarités partielles sous la forme d’un communautarisme mal assimilé.
Lors de la Révolution, la fraternité était fondamentalement universaliste. Elle était le résultat d’une adhésion à l’idée de transcendance. On a indiqué qu’il s’agissait d’un principe d’origine maçonnique, ou chrétien. Pour ces raisons, le concept de fraternité a eu du mal à s’imposer comme troisième terme de la devise. Aujourd’hui, ce concept a perdu son caractère universaliste. La fraternité est devenue une fraternité de proximité , ce qui est tout à fait différent. Elle est fondée autant sur des communautés d’intérêt que sur un sentiment d’appartenance. Et encore celui-ci est-il parfois dilué.
Cette évolution est très complémentaire de celles concernant les rapports à la liberté et à l’égalité. Il est d’ailleurs logique que la fraternité soit le résultat de leurs évolutions communes.
Un tel essor des solidarités partielles ne présente pas que des désavantages. On aurait par exemple tort de sous-estimer aujourd’hui l’iintérêt des formes concrètes de solidarité qui ont cours au sein de notre société, comme le développement du fait associatif. C’est ainsi que les clubs de personnes âgées appartenant aux classes moyennes et supérieures, puissamment aidés par les collectivités locales, contribuent de manière extrêmement positive au succès d’une insertion active du troisième âge au sein de la société française. Il en est de même des clubs sportifs pour les plus jeunes. Mais le problème restera entier, voire prendra de l’acuité pour ceux de nos concitoyens (ils sont très nombreux) qui sont exclus de ces formes de solidarité parce qu’ils n’intègrent pas un des nombreux réseaux qui en sont l’expression. On comptabilise aujourd’hui par exemple plus de quatre millions de personnes en situation de solitude absolue.
On ne saurait davantage négliger les fraternités de type « émotionnel » qui s’expriment périodiquement envers les grandes causes universelles comme la santé (avec le téléthon), la pauvreté ou les droits de l’Homme ou au moment des évènements sportifs ou culturels comme la coupe du monde de football. Ces formes de solidarité permettent parfois des progrès majeurs. Elles peuvent cimenter une union globale. Mais elles sont rarement suivies d’effets durables parce qu’elles ne sont pas structurantes.
Enfin, ces solidarités sont de plus en plus passives. Dans un environnement inconnu et hostile, on cherche le proche et le familier, le confort de la même apparence , la protection contre l’inconnu et les autres. Le ciment le plus fort, c’est désormais le victimisme, (on se réunit parce qu’on s’affirme ou se ressent victimes d’une agression). C’est pourquoi ces communautés fonctionnent comme des formes d’entraide, sans reposer réellement sur des liens d’autorité manifestement légitime et durable. Fort heureusement d’ailleurs, car elles risqueraient de devenir des sectes du fait notamment de leur nature trop étroite.
2. Ces mutations du rapport de notre société avec sa devise sont largement le fruit de la sécularisation de la société.
Comment caractériser cette sécularisation, en faisant le partage entre ce qui est inévitable et sain et ce qui est dangereux et doit donc être combattu ?
- Le premier facteur, c’est la perte de confiance dans les idéaux de progrès et d’espérance pour l’avenir.
Pendant les Trente glorieuses, l’idéal de progrès continu était largement partagé, ce qui permettait largement de justifier les sacrifices du moment présent par la croyance en la construction de lendemains meilleurs. Aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, cette espérance n’est plus partagée. La globalisation a miné la confiance dans ce processus linéaire et cumulatif qu’on appelle le progrès, cumul d’un progrès technique, d’un progrès moral et d’un progrès social. C’est le triomphe du déclinisme qui ne peut que conduire à la perte de crédibilité du politique. C’est donc le développement d’une culture de l’immédiat. Il faut tout avoir aujourd’hui puisque demain sera pire, et parce que les droits d’aujourd’hui risquent d’être supérieurs aux droits de demain.
- Le deuxième facteur, c’est la crise des institutions ou des idéologies globalisantes :
Le déclin de l’idée d’Etat nation constitue le témoignage de cette crise : la société française a longtemps reposé sur le culte de l’Etat infaillible placé au service de la Nation éternelle. Or notre nation et notre Etat se fissurent, dans un contexte où s’avancent le local (lié à l’individualisation) et le global (lié à la massification). La paralysie du politique face à la crise est à cet égard très symptomatique. Du Président de la République au Maire, du magistrat au policier et au maître d’école, personne n’échappe à cette mise au pilori des institutions et du respect qu’on leur doit.
Les grands idéaux universalistes sont aussi en déclin qu’ils soient d’origine religieuse ou qu’ils soient liés à une volonté de transformation sociale (idéologie marxiste), spécialement en Europe : il n’est que d’observer le remplacement des grands récits utopiques par des histoires dominées par la conjugaison de différentes peurs. La peur du réchauffement climatique peut-elle être un vecteur d’espérance ?
- Le troisième facteur d‘explication concerne la crise de la socialisation.
On a souvent pu le dire, comme Marcel GAUCHET qui a écrit, à ce sujet, certaines des thèses les plus fortes de son ouvrage sur le désenchantement du monde, que notre société se caractérisait par son rejet des normes, ce qu’il appelle son « anomie ».
L’individu abstrait qui est celui de la Révolution est bien mort aujourd’hui. Ce qui compte, c’est l’individu situé, se caractérisant par ses différences, ou ses particularités. L’identité d’un homme ou d’une forme se construit par des facteurs matériels ou des comportements et plus par l’Esprit ou l’idéologie . Le problème est que cette addition d’appartenances diverses, parfois opposées,, ne suffit pas comme vecteur d’intégration donc de socialisation. Un homme ne se définit pas seulement par le fait qu’il exerce la profession d’informaticien, qu’il a fait ses études à Orléans, qu’il réside à Montargis, qu’il est responsable d’un club de football, amateur de cinéma, pacsé et père de deux enfants.
Si cette identification est parfois aussi territoriale, c’est désormais le plus souvent à l’échelle d’un micro-quartier. C’est la situation parfois caricaturale des cités de nos banlieues. L’outrage dont a été victime en juin le Président de la République à Saint-Denis en est l’exemple. Le Président a été insulté en gare de Saint-Denis avec des expressions mentionnant qu’il ne devait plus entrer dans le territoire réservé d’un jeune homme, aujourd’hui condamné à quelques heures de travaux d’intérêt général. Ce territoire restreint avec des frontières artificielles qui peuvent être le bosquet, le lampadaire au-delà duquel c’est une autre microsociété qui s’est constituée. C’est une balkanisation qui ne peut générer ni liberté, ni égalité, ni fraternité. La Nation exprime une ambition autrement plus haute, plus généreuse, plus extravertie. C’est un communautarisme exacerbé qui ne pourra que créer des environnements inconnus et hostiles, ou se limiter à un enfermement routinier.
En résumé, ces mutations des relations que notre pays entretient avec la liberté, légalité et la fraternité, me semblent résulter d’une transformation du rapport entre l’individuel et le collectif. Traditionnellement et c’était une volonté de la Révolution, le citoyen avait des devoirs, pas seulement des droits. Je dois quelque chose à la communauté par laquelle je suis quelque chose. Aujourd’hui, c’est l’inverse : la collectivité me doit tout et je ne lui dois rien. C’est pourquoi la société est en dette perpétuelle vis-à-vis d’individus qui s’estiment eux en créance perpétuelle. Regardons l’actuel débat sur la retraite où la contestation repose certes sur l’inéquité supposée des mesures proposées, mais aussi et surtout sur le refus de prendre en considération les contraintes économiques, sociales ou démographiques qui pourraient limiter le fameux droit à la retraite à 60 ans.
Cette évolution n’est pas spécifiquement française, elle est européenne voire occidentale. Elle est aussi largement liée aux contraintes de la société postmoderne qui se révèleront un jour ou l’autre dans un certain nombre de pays comme l’Extrême Orient, le tiers monde, ou les pays en émergence comme les « BRIC », où elle reste aujourd’hui marginale. C’est donc un phénomène mondial.
3. Comment donner une nouvelle actualité à la devise républicaine ?
L’objectif n’est pas de revenir sur un passé définitivement révolu au nom d’idéologies dépassées, sans tenir compte du monde moderne, de ses contraintes, mais aussi de ses atouts.
L’objectif est de comprendre comment nous pouvons, voire nous devons repartir de l’avant et mettre fin à cette dépression collective dans laquelle nous donnons aujourd’hui l’impression de nous enfoncer. Nous restons fondamentalement attachés à la liberté, à l’égalité et à la fraternité mais nous ne comprenons plus collectivement , et probablement individuellement, quelle synthèse nous devons réaliser entre nos droits et nos devoirs, et quels compromis nous devons établir entre nos préoccupations personnelles, nos solidarités de proximité et notre fraternité élargie à la notion voire à l’humanité.
A cet égard, notre devise nationale constitue toujours, grâce aux valeurs qu’elle transporte, un idéal structurant, surtout si elle est enrichie par des concepts qui faciliteront la prise en compte des difficultés inhérentes à la société moderne. Je voudrais en donner deux exemples, qui ne sont certainement pas exhaustifs.
- Le débat sur l’identité nationale, lancé en 2009 et qui a provisoirement échoué, avait pour avantage de mettre l’accent sur l’intérêt pour les citoyens de se raccrocher à leurs fondamentaux. Ceci afin que la crise de la norme ne se transforme pas en perte de repère. Cela signifie un nouveau rapport de tous ceux qui vivent dans notre pays par rapport à leur territoire et à leur histoire.
Les individus ne doivent pas être déliés de l’environnement où ils évoluent. Leur enracinement doit rester annexé à un territoire, géographique ou fonctionnel, suffisamment étendu et cohérent pour devenir structurant. L’identification à un territoire, à une solidarité globale constituent plus que jamais une priorité. Ceci quelle que soit notre nationalité d’origine.
Etre français ou vivre en France, c’est aussi s’approprier l’histoire de ce pays, dans sa diversité, dans sa complexité, dans ses échecs et ses réussites, ses erreurs comme ses apports, dans ses relations également avec les autres pays et les autres civilisations. Ceci quand bien même et surtout nous ne sommes pas tous des français de longue souche. Il nous faut à partir de cette identité collective et retrouver des valeurs à partager sur une grande échelle, pour consolider notre « vouloir vivre ensemble », quelles que soient nos différences.
- Le débat sur une forme de laïcité ouverte pourrait en second lieu enrichir ce socle commun d’idéaux qu’il nous faut consolider.
J’ai été frappé par la volonté de certains acteurs politiques d’ajouter comme quatrième terme à la devise républicaine, celui de la laïcité. Par exemple, l’actuel Président du Sénat, Gérard LARCHER, a eu cette tentation et le maire de Joué-lès-Tours M. Philippe LE BRETON a récemment souhaité inscrire la laïcité sur le fronton de sa mairie.
La laïcité se définit par le respect de toutes les opinions, de toutes les différences, et la volonté de n’en imposer aucune. Jusque là, nous serons tous d’accord sur cette définition. Mais la laïcité, qui est reconnue comme principe fondamental de notre république, ne peut plus se résumer en 2010 à un combat contre une religion dominante, comme l’a été longtemps le catholicisme, qui chercherait à imposer de manière autoritaire ses propres normes à la société. Ce combat est devenu totalement anachronique en France.
Une autre conception de la laïcité consiste à restreindre au maximum la place de la religion dans la sphère publique. En fait, on devrait garder sa foi religieuse pour soi, ne pas en faire état publiquement, ne pas s’en servir pour justifier des opinions publiques, que ce soit de manière ostensible ou discrète, au nom du principe de séparation des églises et de l’Etat. L’Etat cette fois élargi à l’espace public.
Enfin, la laïcité, ce peut être - et on n’en est pas loin avec des philosophes comme Michel ONFRAY -, vouloir imposer un fondement rationaliste à notre vie sociale, avec la définition d’une morale sociale qui serait par hypothèse a ou anti- religieuse.
Cette laïcité de combat est une profonde erreur car elle signifie qu’un système de valeurs extrait de la religion serait dangereux en ce qu’il constitue l’expression d’une construction structurante sur l’homme et sur la société. Au contraire, il peut permettre de créer ou de conforter ce lien social qui nous manque entre nos différentes formes de solidarité ou de fraternité, pour expliquer notre relation à l’égalité ou aux devoirs que nous nous imposons pour contrôler notre propre liberté. Alors, cette religion , ce peut être la Nation, cela peut être le sens de l’histoire auquel nous croyons, cela peut être une forme de religion civile, comme l’humanisme ou le Dieu-Nation des Etats-Unis. Mais ce peut être aussi une religion révélée, que l’on ne saurait ni cacher ni exhiber à tout va, mais que l’on peut légitimement intégrer dans un système de pensée ou de valeurs pour enrichir ce dernier, pour lui donner du sens. Sinon c’est la personne humaine, repliée sur chaque individu, qui sera la propre justification de son action, ce qui rendra impossible la rénovation du lien social. Et le XXème siècle est plein d’exemples sur les échecs et les dangers des idéologies « païennes » .
La laïcité du XXIème siècle, ce peut donc être aujourd’hui une stratégie de consécration de la liberté de conscience, mais d’une conscience qui serait éclairée par le savoir, avec un savoir portant également et notamment sur les religions, et sur la transcendance.
L’objectif peut être, comme le rapport MACHELON le souhaitait en 2005, une modification ou une extension des formes de financement par les collectivités locales de l’enseignement privé, voire des lieux de culte, afin de mettre un terme à une hypocrisie bien française. Car il faut indiscutablement de nouveaux lieux de culte adaptés à l’évolution de la pratique religieuse dans notre pays. Cependant, les difficultés budgétaires actuelles rendront difficile une revalorisation significative des aides publiques.
Mais le fond du débat n’est pas là ! Au-delà de la liberté de l’enseignement , ou de la reconnaissance des droits des religions , il y a la connaissance même des religions.
La culture religieuse est d’autant plus importante qu’elle est présente dans une part majoritaire de notre art ,de notre littérature , et de nos représentations sociales. Faute de transmission de la culture religieuse aux jeunes générations, celles-ci perdront une bonne partie des clefs de leur héritage culturel.
Ce qui est fondamental, c’est de permettre à chacun de prendre une connaissance sérieuse et systématique des racines chrétiennes de l’Europe et de la France, comme de l’influence des autres religions pratiquées en France, ne serait-ce que pour les intégrer dans notre culture moderne, même sécularisée, et pour connaître et comprendre tous ces symboles que notre société a conservés. Car, comme l’avait indiqué le Président de la République dans son discours de Latran en décembre 2007, il faut donner à notre société l’opportunité de bénéficier de la particularité (pas la supériorité, ce n’est pas le problème) de l’apport qui peut être celle du discours du clerc, qu’il soit curé, pasteur, rabbin ou imam. La morale laïque gagne à connaître l’éthique religieuse, à prendre en compte certaines de ses valeurs, notamment quant à l’espérance et au sens de la vie.
De leurs côtés, les forces religieuses, mieux intégrées dans la société, mieux sollicitées, seront moins tentées d’être des propagateurs de la « Sainte ignorance » qu’a si bien dépeint Olivier ROY, où l’acculturation religieuse( la perte de relations entre les religions et les sociétés dans lesquelles elles évoluent ) peut conduire au fondamentalisme.
En conclusion, la manière dont est aujourd’hui reçue notre devise nationale montre qu’une réaction est urgente et qu’elle appelle un enrichissement pour se confronter aux risques mais aussi aux atouts de la période actuelle. Il faudra répondre à une question posée par Alexis de TOCQUEVILLE : « comment la société pourrait-elle survivre si, alors que le lien social se relâche, le lien moral ne se resserre pas » ? Et puis, pour reprendre la belle expression rappelée par Régis DEBRAY, « on ne partage que ce qui nous dépasse ».